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Distribution

Groupe Laguerre, l’entreprise familiale à l’épreuve du temps

Publié le 6 mars 2026

Par Elodie Fereyre
10 min de lecture
Fondé il y a plusieurs décennies et développé au fil des générations, le groupe Laguerre s’est construit dans la durée. Aujourd’hui dirigé par Richard et Guillemine Laguerre, frère et sœur à la tête de l’entreprise, le groupe poursuit son développement en conjuguant croissance maîtrisée, structuration progressive et attachement au terrain.
En 2026, le groupe Laguerre compte 36 agences et emploie plus de 350 collaborateurs.

Au départ de l’histoire du groupe Laguerre, il y a celle d’un charron, Victor Tissier, qui crée son entreprise en 1886 à Vimoutiers (61), puis déménage rapidement son activité à Caen (14). Il s’agit là de l’arrière-arrière-grand-père de Richard et Guillemine Laguerre, aujourd’hui à la tête du groupe familial. À l’époque, l’outil de travail n’est pas encore le pneu mais le bois et le fer, pour réparer les véhicules à traction animale. Puis, au fil des années, le métier se transforme : arrivent d’autres technologies comme le rivetage de bandes de caoutchouc sur les roues en bois et la vulcanisation de ces bandes.

Mais le premier tournant de l’histoire s’opère en 1907, lorsque Jacques Laguerre, époux de la fille de Victor Tissier, Marcelle, fait son entrée dans l’entreprise de son beau-père. "À partir de ce moment-là, l’entreprise prend le nom de Laguerre, qu’elle ne quittera plus. Le métier évolue, on voit apparaître les premières voitures avec des pneus gonflables. En 1922, Jacques Laguerre, notre arrière grand-père, rachète l’entreprise de son beau-père et s’installe rue Écuyère, à Caen", partage Richard Laguerre.

Une photo d’archive, prise en 1922, témoigne de cette époque. On y voit Jacques Laguerre et son épouse ainsi que Gérard Laguerre, âgé de seulement deux ans, devant l’enseigne. Cette dernière a été conservée et est aujourd’hui encore exposée dans tous les bâtiments du groupe.

Traverser la guerre, rouvrir après l’exode

Les années passent et l’activité se développe, le groupe Laguerre traverse les bouleversements du XXe siècle et la Seconde Guerre mondiale marque une rupture brutale. La ville de Caen est en grande partie détruite, et la famille Laguerre connaît alors l’exode. "En pleine guerre, papi et mamie sont partis à pied dans la campagne, ils sont allés jusqu’à Villers-Bocage, où ils ont vécu pendant plusieurs mois avant de revenir en 1943 et de rouvrir leur boutique dans le centre-ville de Caen", racontent Richard et Guillemine.

L’une des rares photos d’archive du groupe (alors que la plupart ont brulé dans un incendie ayant touché leurs locaux en 1990), où l’on aperçoit Jacques Laguerre et son épouse Marcelle, ainsi que leur fils Gérard devant la boutique de Caen en 1922.

L’une des rares photos d’archive du groupe (alors que la plupart ont brulé dans un incendie ayant touché leurs locaux en 1990), où l’on aperçoit Jacques Laguerre et son épouse Marcelle, ainsi que leur fils Gérard devant la boutique de Caen en 1922.

De retour rue Écuyère, dans la petite boutique de Caen, l’activité reprend, autour de la réparation et du remplacement de pneus, aussi bien pour les véhicules particuliers que pour les engins agricoles. La clientèle est locale, fidèle, essentiellement composée de particuliers et de cultivateurs.

En 1945, c’est Gérard Laguerre, le fils de Jacques, qui reprend l’affaire de son père avec son épouse Christiane pour la faire évoluer. En parallèle naissent leurs trois enfants : Joselyne en 1945, Jacques en 1947 et Martine en 1949. En 1969, Gérard décide de déménager les locaux de l’entreprise, toujours à Caen mais dans un bâtiment véritablement typé atelier de travail, quai Vendeuvre. Avec son épouse, ils décident d’embaucher leur premier salarié.

Une nouvelle génération et le choix de la zone industrielle

Puis, la structuration progressive de l’entreprise s’accélère véritablement avec l’arrivée de Jacques et Mireille Laguerre, les parents de Richard et Guillemine. Ils rejoignent l’entreprise familiale en 1976, avec un autre salarié. Ils sont alors six dans l’entreprise et collaborent avec l’ensemble des manufacturiers de l’époque. Deux ans plus tard, en 1978, un choix stratégique est posé par Jacques Laguerre : quitter le centre-ville pour s’installer en zone industrielle.

L’entreprise s’implante alors à Hérouville-Saint-Clair, dans la zone de la Sphère. Ce déménagement marque une rupture dans l’échelle et l’organisation de l’activité. "C’était le tout début des zones industrielles, où l’on réunissait des pôles d’activité au même endroit, avec un accès facile, un parking... C’est comme ça que nous sommes arrivés dans la zone de la Sphère, où nous sommes toujours aujourd’hui, même si ce n’est plus le même bâtiment. C’est un pari réussi puisque c’est à partir de là que l’activité décolle", partage le duo.

Le déménagement est l’occasion pour Gérard Laguerre de prendre définitivement sa retraite. Son épouse, Christiane, continuera quant à elle à venir travailler jusqu’en 1997. L’entreprise rassemble alors une dizaine de personnes à Hérouville-Saint-Clair.

1990 : déploiement et reconstruction

Ce nouveau site et l’essor de l’activité permettent d’ouvrir un premier point de vente à environ 35 km d’Hérouville, à Falaise (14), en 1990. Un premier déploiement couronné de succès pour le groupe qui connaît cette même année un événement malheureux : l’incendie du bâtiment d’Hérouville, inauguré quelques années auparavant. Le bâtiment est entièrement ravagé, la chaleur était telle que des véhicules de clients et des pare-brises ont fondu.

"Mamie et papa avaient depuis des années mis de côté des informations dans le but de créer une fresque sur notre saga historique, mais tout est parti en fumée. Nous avons perdu tous ces souvenirs, il ne nous reste plus que quelques photos, dont celle de 1922 que nous avons évoquée et qui nous tient particulièrement à cœur", souligne Guillemine Laguerre.

Le groupe familial sait toutefois rebondir rapidement et fait face à un élan de solidarité sans précédent au sein de la zone de la Sphère : "Papa a toujours eu la fierté de dire que, malgré l’incendie, il n’y avait jamais eu une seule journée de chômage technique pour ses salariés", poursuit-elle. Un bâtiment est alors reconstruit.

En 1992, Richard rejoint ses parents au siège, suivi un an plus tard par sa sœur, qui prend la responsabilité d’une nouvelle agence ouverte dans la zone industrielle de Carpiquet, à l’ouest de Caen. Les frères et sœurs, qui ont tout juste onze mois d’écart et ont été élevés "presque comme des jumeaux", ont baigné dans le pneumatique dès leur enfance.

Au départ, ils ne partageaient pourtant pas les mêmes ambitions. "Très tôt, dès l’âge de sept ou huit ans, nous avons travaillé l’été avec nos parents. Richard a tout de suite su qu’il souhaitait les rejoindre dans l’entreprise, donc ma mère lui a imposé d’obtenir au moins un diplôme. Elle lui disait : "Je veux que les gens sachent que tu sais lire, écrire, et compter !" Richard s’est donc orienté vers la mécanique automobile" détaille Guillemine.

Aujourd’hui à la tête de l’entreprise, Richard et Guillemine espèrent passer le flambeau à Edgar, le fils de Richard, dans quelques années.

Aujourd’hui à la tête de l’entreprise, Richard et Guillemine espèrent passer le flambeau à Edgar, le fils de Richard, dans quelques années.

Et cette dernière de poursuivre : "Pour moi, le chemin a été différent, car ce qui m’animait c’était le commerce. J’ai donc décidé de suivre des études de commerce international mais cela n’a pas été très glorieux. C’est donc mon père, qui en avait marre de me voir me tourner les pouces à la fac, qui m’a dit : "Nous ouvrons une agence à Carpiquet, tu vas venir la gérer et nous allons t’épauler". J’ai donc fait un mois de formation à Hérouville, avant d’ouvrir l’agence en octobre 1993. À cette époque, nous avions une radio Storno, comme une Cibi, qui permettait à papa de communiquer avec ses camions de dépannage. Cela me permettait aussi d’appeler mes parents dès que j’avais un souci. Puis très vite, je me suis prise au jeu de ce métier passionnant."

En parallèle de son activité, Jacques Laguerre, toujours à la tête de son entreprise, s’associe avec plusieurs confrères négociants de pneus pour mutualiser leurs volumes et mieux négocier auprès des manufacturiers. Au départ, le réseau s’appelle Panter Pneus, puis PAP pour Professionnels Associés du Pneumatique. En 1998, souhaitant également partager une identité commune et offrir un niveau de service identique partout sur le territoire, Jacques Laguerre et ses confrères donnent naissance au réseau Siligom.

Grandir sans rompre l’équilibre

L’entreprise commence à se structurer autour de plusieurs implantations et change progressivement d’échelle. En 1999, deux affaires sont reprises à Orbec, dans l’est du département. Pendant ce temps, Guillemine passe plusieurs années sur le terrain, près de dix ans, avant de rejoindre en 2003 le siège d’Hérouville. Richard, de son côté, est également pleinement engagé dans l’opérationnel.

La génération précédente reste présente, très présente même. "Pour nous, c’étaient toujours les parents les patrons", rappellent-ils. En 2001, un espace dédié à l’industriel est créé sur le site d’Hérouville, ce qui traduit la volonté du groupe de développer son offre poids lourd.

Côté développement, la première décennie des années 2000 marque une accélération. Rachats de Blin Pneus (2004), Bayeux Pneus (2006), PNS Argentan (2009), créations d’agences à Villers-Bocage (2004), La Haye-du-Puits (2006) ou encore Condé-sur-Noireau (2011) : l’entreprise s’étend, sans jamais sortir de son territoire historique. Chaque intégration oblige à ajuster l’organisation, sans la bouleverser.

La transmission définitive s’opère à la fin de l’année 2011. Les statuts évoluent, mais l’esprit reste le même. Richard devient président et Guillemine vice-présidente. À cette date, le groupe compte environ quatorze points de vente, une centaine de collaborateurs et un chiffre d’affaires d’environ 20 millions d’euros. L’activité est déjà répartie entre tourisme, agricole et poids lourd. "On vendait 90 000 pneus de voiture, environ 3 300 agricoles et déjà 10 000 poids lourd", détaille Richard.

Structurer pour accompagner la croissance

En 2013, Laguerre rejoint le réseau Profil Plus. Un choix mûrement réfléchi, fondé sur des valeurs partagées. "Nous ne nous retrouvions plus dans le réseau Siligom, qui patinait un peu sur le B2B et l’industriel, alors que de notre côté, nous avions pris le pas depuis longtemps sur l’agricole et nous commencions à développer fortement le poids lourd. De plus, l’un des amis de papa, Michel Simon, nous a convaincus de rejoindre cette belle enseigne Profil Plus", explique Richard Laguerre.

En outre, l’indépendance reste centrale. "Chaque patron est dans sa boutique", souligne-t-il, rappelant l’ADN du réseau. La croissance se poursuit, ponctuée de créations et de rachats : Flers et Vire en 2013, Touques et Le Havre en 2015, Isigny-sur-Mer et Valognes en 2016. En 2018, le siège social déménage tout en restant dans la zone de la Sphère. Un projet structurant, tant sur le plan symbolique qu’opérationnel.

"C’est un bâtiment de 6 500 m² où l’on a réuni les deux activités industrielles et tourisme", indiquent Richard et Guillemine. Le chiffre d’affaires de ce bâtiment représente onze millions d’euros, il concentre également tout le pôle administratif avec plus de 1 000 m2 de bureaux. Un investissement majeur, vécu comme une étape clé dans la trajectoire du groupe.

Changer de dimension sans changer de nature

L’année 2022 marque une nouvelle étape dans l’histoire du groupe Laguerre. Avec le rachat du groupe Lallemand, l’entreprise familiale franchit un cap, tant en taille qu’en organisation. Son homologue, qui fait également partie du réseau Profil Plus, représente 20 millions d’euros de CA pour 85 collaborateurs, quand Laguerre enregistre 40 millions de CA et emploie 200 salariés.

L’opération n’est ni opportuniste ni improvisée. Elle s’inscrit dans une réflexion de long terme, cohérente avec le développement engagé depuis plus de vingt ans et sur des valeurs communes, à l’instar du dépannage agricole. "Là, on change vraiment de catégorie", résume Richard Laguerre en évoquant cette acquisition structurante. Le périmètre s’élargit sensiblement, les effectifs augmentent, et le chiffre d’affaires progresse de façon significative.

Pour autant, la philosophie reste la même : intégrer sans dénaturer. Richard et Guillemine insistent sur la méthode. "Nous avons repris des équipes en place, avec leurs habitudes, leur culture", expliquent-ils. Pas question d’imposer un modèle uniforme. Chaque site conserve son fonctionnement, tout en étant progressivement intégré dans une organisation plus structurée.

Avec cette nouvelle dimension, la structuration interne devient incontournable. Ressources humaines, finances, systèmes d’information : le groupe se dote progressivement d’outils adaptés à sa taille. La mise en place de fonctions transverses permet d’harmoniser les pratiques, sans rigidifier l’ensemble. "L’idée n’est pas de tout verrouiller, mais de donner un cadre", précise Richard.

Ce cadre devient un levier de sécurité, autant pour les équipes que pour la direction. Les dirigeants saluent d’ailleurs leur bras droit, Laurent Therin, fidèle collaborateur qui a intégré l’entreprise en 1998 en vue de développer la mécanique. "Très vite, il se rend indispensable à nos côtés, il participe à tous les développements de l’entreprise, jusqu’à prendre la fonction de directeur général du groupe en 2024".

Préserver l’ADN du terrain

Malgré la croissance, Richard et Guillemine Laguerre revendiquent un attachement fort au terrain. Les dirigeants continuent de se rendre régulièrement dans les agences, d’échanger avec les équipes, de suivre l’activité au plus près. En outre, une véritable attention est portée au bien-être des collaborateurs. "Cela demande beaucoup d’énergie mais nous avons bien compris que les gens ont besoin d’un bon équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle, et le bien-être au travail est déterminant", ajoute Guillemine Laguerre.

Le dépannage, activité historique, reste un marqueur identitaire. Il impose des contraintes fortes : disponibilité, réactivité, organisation, mais constitue aussi un lien direct avec les clients. "Quand on dépanne, on est là au moment où le client en a vraiment besoin", rappelle Richard Laguerre. Au total, le groupe dispose d’environ 150 véhicules d’intervention sur le territoire : "C’était l’obsession de papa, et cela reste notre ADN : dépanner le client, et le plus rapidement possible".

Richard et Guillemine insistent enfin sur leur complémentarité, qui se veut une réalité quotidienne de fonctionnement. Les décisions stratégiques sont discutées, partagées, parfois débattues, mais jamais prises dans l’isolement. Tous deux sont dans l’opérationnel et le pilotage de l’entreprise avec les fonctions support, mais Guillemine affectionne également particulièrement la promotion extérieure de l’entreprise.

"Je suis investie dans plusieurs clubs business, avec lesquels nous organisons des petits déjeuners business, des cocktails. Nous sommes également présents sur des événements sportifs afin de promouvoir et d’entretenir l’image de notre groupe". Une gouvernance familiale qui a fait le succès de l’entreprise, qui représente aujourd’hui 36 agences dans sept départements, pour 73 millions d’euros de chiffre d’affaires et plus de 350 collaborateurs, avec environ 190 000 pneus TC4 vendus, 35 000 pneus poids lourds et 12 000 pneus agricoles.

Quelle vision pour l’avenir ?

Après une croissance exponentielle ces dernières années, Richard et Guillemine restent concentrés sur la suite. "La stratégie aujourd’hui est de continuer à nous développer, là où notre réseau n’est pas encore présent et où nos clients le sont. Il y a encore des trous dans la raquette et nous continuerons d’avancer selon les opportunités pour compléter des secteurs géographiques".

Parallèlement, Richard continue de s’investir au sein du comité de direction du réseau Profil Plus, dont son groupe est l’adhérent le plus important après le Groupe Simon. En collaboration avec Olivier Dacquin, Frédéric Livenais et Romain Leguillier, il travaille notamment au suivi des parcs poids lourds et à la dématérialisation complète de la facturation.

Et pour ce qui est d’une potentielle transmission, tous les espoirs se tournent vers Edgar, le fils de Richard, qui a rejoint son père et sa tante au sein de l’entreprise en 2020. Aujourd’hui âgé de 25 ans, il est responsable de l’agence d’Hérouville, après avoir occupé plusieurs postes en atelier à la fois en tourisme, en agricole et en poids lourd.

"Nous aimerions qu’il prenne la suite quand Guillemine et moi quitterons l’entreprise. Donc, pour cela, il a encore quelques années à faire. Nous souhaitons qu’il puisse voir toutes les fonctions support de l’entreprise, faire des formations aussi, afin de réaliser des analyses un peu plus poussées sur les bilans, sur ce que l’entreprise pourrait développer. Des sujets que nous n’avons pas pris le temps d’étudier parce que nous étions et nous sommes toujours dans l’opérationnel de l’entreprise. Il est jeune et c’est très bien car il a encore beaucoup à apprendre", partagent les frère et sœur.

Et même si une date de départ semble pour le moment prématurée pour le duo, tous deux envisagent de ne pas quitter l’entreprise trop tardivement. "Ce qui est sûr, c’est qu’au-delà de 65 ans, nous ne poursuivrons pas car nous serions un frein à l’évolution de l’entreprise et ce n’est pas le but. Nous commençons donc doucement à mettre des deadlines à nos équipes afin qu’elles prennent conscience qu’il faut continuer de structurer, pour avancer sans nous dans les cinq à huit prochaines années", concluent-ils.

 

Cet article est extrait du Journal du Pneumatique n°193 de janvier-février 2026.

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