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Manufacturiers

SUV : le mélange des genres

Publié le 19 février 2015

Par Jérôme Fondraz
8 min de lecture

Le succès commercial des SU V contribue à l’augmentation des ventes de pneus de 16 pouces et plus. Mais sur un marché français dominé par les petits crossovers la surenchère dimensionnelle sera contenue pour les professionnels du pneu. Les manufacturiers hésitent à développer des pneus typés SUV pour ces véhicules qui parfois ne s’éloignent jamais des villes. Quitte à brider les promesses de polyvalence des constructeurs.

Pour toute l’industrie automobile, le filon des SUV n’est pas prêt de s’épuiser. C’est une aubaine pour les négociants en pneumatiques, qui voient davantage de véhicules rentrer à l’atelier avec des montes supérieures à 15 pouces. Ces dimensions, moins soumises à la concurrence, sont évidemment facturées plus cher, et génèrent une meilleure marge. L’avenir semble donc radieux, sachant qu’en France aujourd’hui 23% des ventes de véhicules légers concernent des SUV/crossover, selon Inovev. Ce succès commercial, qui s’effectue en partie au détriment des ventes de compactes et de berlines, devrait encore s’affirmer au regard des nombreux lancements annoncés ces prochaines années. Ainsi, Michelin voit les ventes de pneus SUV destinés à la première monte atteindre la barre des 3 millions d’unités cette année en Europe, avec toujours une majorité de 17 pouces. Elles auront alors augmenté d’un peu moins de 50% depuis 2012. Les réseaux de maintenance automobile, qui ne dépendent pas des constructeurs et voient arriver plus tard les véhicules dans les ateliers, savent donc à quoi s’attendre. Selon Goodyear, les ventes de pneus SUV en Europe ont augmenté de 9% par an en moyenne ces 5 dernières années. Rien ne les arrête. Elles ont continué à progresser même pendant la crise de 2008/2009. « Pour Vulco en France, les pneus SUV représentaient 5% des ventes à fin novembre 2014, c’est légèrement plus que le marché, qui se situe aux alentours de 4,5% », déclare Hervé Dabin, Directeur général de Vulco, en s’appuyant sur les données Europool. Cette montée en gamme s’est encore vérifié l’année dernière. Les ventes de pneus de 17 pouces sur le marché français du remplacement ont progressé de 9% de janvier à novembre, et celles en 18 pouces de 7% par rapport à 2013. En comparaison les pneus de 15 pouces ont baissé de 3% et l’augmentation a été de seulement 3% pour les pneus de 16 pouces. Le marché spécifique du pneu 4x4 a quant à lui globalement augmenté de 7% sur les 11 premiers mois de l’année.

Pas d’envolée dimensionnelle

Les grands manufacturiers mondiaux profitent les premiers de ce nouvel eldorado estimé actuellement aux alentours du million de pneus par an en France, sur la base d’un marché avoisinant les 26 millions d’unités de janvier à novembre 2014. La catégorie des pneus premium a connu la plus forte progression (+3,4% par rapport à 2013), devant la catégorie medium (+3,0%), tandis que les marques budget étaient en recul de 1,2% sur la période, indique Pirelli. Ces promesses commerciales doivent cependant être relativisées. Le marché français se concentre essentiellement sur les petits crossovers des segments B et C. « Les Peugeot 2008 et Renault Captur sont les deux modèles qui tirent les ventes automobiles vers le haut en France. Je pense que cela va durer encore plusieurs années », indique Charles Edouard Jarlot, Responsable produit marketing de Pirelli France. Il en phase avec cette tendance. « Sur un Renault Captur, l’espace intérieur et les possibilités de rangements sont deux critères importants pour les clients par rapport à une Megane ». Cette comparaison n’est pas anodine. Le prix du SUV, qui démarre à un peu plus de 16 000 euros, est inférieur à celui de la berline (un peu plus de 20 000 euros pour la version avec moteur TCE Energy eco² de 115 ch). Dans ce contexte d’une demande axée sur les crossovers de petites tailles (4 mètres environ) et d’un poids inférieur à 1,8 tonne, l’envolée dimensionnelle sera contenue. En France tout du moins, où les cinq tailles les plus vendues sont en 16 et 17 pouces, avec tout en haut du podium, le pneu 215 65 R 16 98 H, suivi des 215 60 R 17 96 H et 235 55 R 17 99 V.

Pirelli parie le contraire. « Les clients ont tendance à craquer pour des diamètres de jantes élevés, d’autant que les distributeurs proposent des prix plus abordables qu’auparavant sur les pneus de 17, 18 et 19 pouces », assure Charles Edouard Jarlot. Il pointe un Nissan Qashqai qui peut être chaussé désormais en 19 pouces, ainsi qu’un Captur, plus souvent vendu monté en 17 pouces. Vulco tempère ces propos. « En général, le client qui assume un usage essentiellement routier, va respecter son équipement d’origine en terme de dimension, par forcément en terme de marque », commente Hervé Dabin. « Nous ne constatons pas de surenchère dimensionnelle sur les pneus de ces véhicules. Ce n’est pas le cas Outre-Rhin, où l’approche est différente. Nos collègues allemands sont d’avantage confrontés à des clients qui réclament des diamètres de jantes plus élevés et des ensembles montés ». Et d’ajouter : « Hormis la dimension 225 65 R 17 102 H qui est passée de la 8ème place à la 5ème place du Top 5, les autres sont restées stables en 2014 sur le marché français », remarque Hervé Dabin. A l’étranger, il en va effectivement différemment. « Le marché français est un peu moins premium qu’en Allemagne ou en Angleterre. Un modèle comme le Peugeot 3008 reste très franco-français et cela se ressent sur l’offre dimensionnelle, qui varie beaucoup selon les pays », constate Charles Edouard Jarlot. Cette complexité pour les services achat des réseaux est accrue par le nombre de tailles de pneus possibles proposées par les constructeurs pour leurs modèles. Certains petits crossovers comme l’Audi Q3 présentent un choix dimensionnel qui va du 16 au 20 pouces. « Les besoins varient selon le parc automobile, la géographie, le niveau de vie, etc. Nous cherchons à optimiser les convergences, mais cette démarche a ses limites. Au delà d’un certain point, on s’éloigne des besoins spécifiques à chaque marché », explique Hervé Dabin.

Plus routiers que 4x4

Les grands manufacturiers ont accompagné le déploiement de ces véhicules d’abord toutterrain, puis tout-chemin. Les pneus SUV ont abandonné les crampons des pneus 4x4 au profit d’une bande de roulement routière. Ils se distinguent aujourd’hui des pneus tourisme par leur diamètre important pour élever la garde au sol, des séries élevées qui traduisent de grandes hauteurs de flanc, et des indices de vitesse généralement en H ou en V, car ce ne sont pas des véhicules destinés à rouler à grande vitesse. Les manufacturiers ont adapté leur offre à cette démocratisation des SUV et des crossovers. Ils ont segmenté leurs gammes selon des usages spécifiques. Les profils sont annoncés avec une composante tout-terrain qui peut varier de 50% à 10%. Vulco, qui distribue toutes les grandes marques, segmente ainsi son offre de pneus SUV pour l’été en 5 catégories : 100% route ; 90% route 10% off road ; 60% route 40% off road ; 50%-50% ; et 100% off road. Plus le profil est routier, plus le choix dimensionnel est riche. Ils portent parfois la mention H/T (Highway Terrain) qui souligne des performances pour une conduite à 80% urbaine et à peu près 20% en tout-terrain. Un rapport qui s’inverse avec la mention A/T (All Terrain). Les gammes ont pourtant tendance à se rationaliser. Celles de Goodyear compte ainsi l’EfficientGrip SUV, le Eagle F1 Asymmetric SUV pour les modèles sportifs et haut de gamme, le Wrangler AT/SA (profil mixte), le Wrangler Duratrac (4x4) et pour l’hiver, l’UltraGrip+ SUV. L’offre de pneus SUV de Michelin compte désormais 3 gammes été et 2 gammes hiver. Le Latitude Tour HP se positionne comme un pneu avant tout routier.

Le Latitude Sport 3 lancé en 2014 cible des véhicules plus sportifs et haut de gamme. Il va remplacer progressivement le Latitude Diamaris. Le Latitude Cross s’adresse aux plus aventureux. « Il procure à la fois de la motricité et de bonnes qualités routières pour la route, mais il n’est pas adapté à une conduite 4x4 sur des terrains accidentés », déclare Dominique Aimon, directeur de la communication technique de Michelin. « C’est un bon pneu polyvalent pour les professionnels qui doivent aller sur des chemins mal entretenus ». Les profils 4x4 sont fournis par BF Goodrich. La gamme hiver se divise entre le Latitude Alpin et le Latitude Alpin HP. « L’offre des manufacturiers nous permet de satisfaire la demande. Mais il est clair que les gammes d’un seul ne peuvent pas répondre à l’ensemble des besoins du marché », admet Hervé Dabin. « Nous devons parfois orienter nos clients sur d’autres marques qui peuvent avoir de meilleures propositions sur la partie hors-route, comme Yokohama par exemple », ajoute Sébastien Le Hingrat, responsables des achats pour Vulco Development.

Sollicitations transversales

Les différences techniques avec les pneus tourisme ne sont pas si marquées. Dominique Aimon les relativise en tout cas pour les profils qui se déclarent les plus routiers. Selon lui, des carcasses traditionnelles sont employées . « Elles restent un peu spécifiques parce que la charge à porter est plus élevée. Les choix de nappes peuvent être différents sur la zone basse afin de résister à ces mouvements latéraux que peuvent engendrer un véhicule avec un centre de gravité élevé. Mais dans l’ensemble, la construction des pneus SUV est similaire à celle des pneus tourisme ». La spécificité des pneus SUV est ailleurs. « Le conducteur d’un véhicule qui possède la motricité d’un 4x4 va avoir tendance à accélérer plus facilement dans des situations d’adhérence précaire. Au moment de passer un virage, parce que ces véhicules ont des centres de gravité très élevé, le niveau de sollicitation transversale est plus élevé. La sculpture de la bande de roulement et le mélange de gomme des pneus SUV prennent donc en compte ce besoin, de façon à ce qu’il soit bien en ligne avec le surplus de motricité procuré par une transmission intégrale ». Même un oeil avisé pourrait s’y tromper avec un pneu tourisme. « Nos pneus ont effectivement des profils routiers, voire équivalent à ceux des produits en tourisme. Mises à part les hauteurs de flanc de certaines dimensions, la différence entre un pneu SUV et un pneu tourisme est quasi-inexistante », reconnaît Charles Edouard Jarlot.

Les pneus tourisme suffisent

Cette évolution, qui traduit l’essor de véhicules à 2 roues motrices seulement, cantonnés à un usage essentiellement urbain, ont entraîné des croisements de gammes. Ainsi, pour les petits crossovers, les manufacturiers reconnaissent que les pneus tourisme suffisent amplement. Certaines dimensions, qui sont recommandées par les constructeurs pour leurs SUV, ne sont même pas couvertes par les grands manufacturiers. Elles concernent pourtant des modèles phares comme le Renault Captur, ou encore le Peugeot 3008, dont la fonction Grip Control sera assistée par des pneus tourisme, seulement marqués M+S. Les constructeurs ne s’en cachent pas, proposant leur crossover avec des pneus tourisme en première monte, comme BMW, dont le modèle X3 est monté aujourd’hui de série avec des Cinturato P7 de Pirelli en 225/60R17, alors qu’en 2003, il adoptait un Scorpion STR toujours de la firme de Milan, au profil 70% routier, et 30% tout-terrain. Les négociants s’accommodent de ce mélange des genres. Pour le Captur, il faut aller voir ailleurs. « Sur la marque Goodyear, nous allons recommander un Efficient Grip par exemple.

Avec Michelin, nous allons proposer un Energy Saver Plus et avec Pirelli, un Cinturato P7, par exemple. Ce sont des profils tourisme qui vont sur des véhicules de type Citroën C4, avec indice H », explique Sébastien Le Hingrat. Les conducteurs qui tablaient sur un véhicule plus agile doivent réviser leurs ambitions à la baisse. Ils vont pourtant devoir gérer un comportement du véhicule bien différent de celui d’une berline, lors d’un freinage appuyé à cause du transfert de charge, par exemple. De la même manière, le profil le plus développé en premier équipement pour les SUV chez Pirelli, est le Sorpion Verde, dont le dessin de la bande de roulement reprend celui du Cinturato P7.« Certaines dimensions SUV ont seulement été rajoutées à la gamme, avec des hauteurs de flanc plus importantes », explique Charles Edouard Jarlot. Afin de renforcer la polyvalence des pneus SUV, les manufacturiers font en sorte que leurs pneus soient marqués M+S, à l’instar des Latitude Tour HP et Latitude Cross de Michelin. Ce surcroît de motricité veut satisfaire une demande de la part des utilisateurs, qui ne comprennent pas toujours que leur SUV ne soit pas plus performant qu’une berline dans des conditions un peu difficile.

Pour autant, le Latitude Cross M+S ne permet pas de monter à une station de ski... Les pneus SUV toutes saisons offrent une autre alternative. Pirelli a ainsi développé un pneu Scorpion Verde All Season pour Land Rover, qui porte la mention M+S. Cette motricité renforcée n’en fait pas cependant un pneu tout-terrain. « Certains conducteurs de SUV pensent que parce qu’ils ont 4 roues motrices, ils n’ont pas besoin de pneus hiver. Il se peut alors que nous proposions des pneus toutes saisons. Tout dépend alors de l’utilisation du véhicule, des conditions météo et aussi de l’expérience du conducteur de la conduite sur neige. Mais dans les régions montagneuses, ces pneus ne sont pas suffisants », précise Hervé Dabin. Dans ce contexte, les négociants se positionnent plus que jamais comme des spécialistes.

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