Fin de la passerelle Dunlop du Mans : émoi, émoi, émoi…

"On peut toujours rebaptiser la Tour Eiffel ! Pour voir…" Entre ironie et déception, cette réaction d’un internaute résume à elle seule le sentiment provoqué par la disparition du nom Dunlop (remplacé par Goodyear) sur la plus célèbre passerelle du Mans. D'autres y vont plus franchement : "scandaleux" ou "affligeant", peut-on lire encore. Annoncée en fin d’année 2025, cette nouvelle n’a ainsi pas manqué de faire réagir les passionnés de sport auto, de pneumatiques ou de simples observateurs du monde de l’automobile.
Inaugurée en 1923 pour faciliter le passage du public entre les parties intérieures et extérieures du circuit Bugatti, la passerelle Dunlop est devenue au fil des décennies un endroit sacré de la piste sarthoise, connue et reconnue par tous les aficionados des 24 Heures du Mans. "Depuis plus d'un siècle, elle a résisté à tout et a marqué de nombreuses générations. C'est un élément indissociable" de l'épreuve, note un expert du monde de la gomme.
Préserver la passerelle pour relancer la machine
Insubmersible au temps qui passe et aux aléas stratégiques des grandes organisations, la passerelle aurait pourtant pu passer à trépas dès le début des années 1980. Figure majeure du pneumatique tricolore, nommé à la tête de Dunlop France début 1984 lorsque la marque britannique mit la clé sous la porte et fut sauvée par Sumitomo, Claude Cham a contribué à la sauvegarde de ce patrimoine. Alors que la firme créée par John Boyd Dunlop avait quelques dettes à régler envers l'ACO (Automobile Club de l'Ouest), le dirigeant décida de tout solder et de garder ce précieux support de communication.
"Lorsque j'ai pris mes fonctions, j'ai procédé à une évaluation de tous les actifs de la société et la passerelle en faisait naturellement partie, se remémore-t-il. Dunlop avait effectivement des créances à honorer auprès de l'ACO mais, pour relancer la machine le plus vite possible, il s'avérait capital de la garder, ce que je me suis employé à faire." En fait, missionné par sa direction japonaise pour redresser la trajectoire de la marque, Claude Cham n'avait eu aucun mal à identifier la portée de cette passerelle pour la notoriété et l'image de Dunlop.
"C'est un symbole mythique. Les 24 Heures du Mans sont regardées partout dans le monde et le virage Dunlop tout autant que la passerelle font partie intégrante de la course, ajoute celui qui préside aujourd'hui à la destinée du salon Equip Auto. Comme le Bibendum chez Michelin ou le Blimp chez Goodyear, elle constitue l'emblème de Dunlop et a été dès le départ intégrée à notre stratégie marketing."
Un support de communication largement usité
Dans un article de notre confrère et ex-grande plume du journal L’Équipe ("La passerelle Dunlop - Mythique et pas qu'un pneu"), Erick Bielderman rappelle à quel point la passerelle a servi les intérêts de la firme britannique. Au fil des décennies, son nom a souvent été associé à un produit phare (Fort, SP Sécurité, SP Sport...) ou à des messages ayant valeur de mantra (L'esprit de compétition, La passion du futur, etc.).
Preuve de son importance, celle-ci fut dupliquée ailleurs comme sur le circuit Carole, à Tremblay-en-France (93), mais aussi sur ceux d'Albi (81), de Montlhéry (91), de Nogaro (32) ou encore de Reims (51), où la passerelle servait de tribune de presse. Pendant des années, d'autres répliques ont également animé des salons ainsi que des événements de sport mécanique, construisant la légende.
In fine, cet élément semble avoir été "victime" des choix stratégiques de Goodyear. En revendant Dunlop en janvier 2025 à… Sumitomo, le groupe américain n'entendait toutefois pas lâcher cette passerelle iconique, conscient de l'enjeu qu'elle représente, à l'instar d'un Claude Cham 40 ans plus tôt. Dans un communiqué conjoint, Goodyear et l'ACO ont même dévoilé les contours d'un projet beaucoup plus vaste.
Goodyear veut respecter cet héritage
Celui-ci comprend la modernisation de ladite passerelle mais aussi celle totale du Goodyear Racing Club, qui se situe au bout de la ligne droite des stands, ainsi que celle de la tribune Goodyear installée à côté du musée des 24 Heures du Mans (lui-même en réfection) et du virage d’Indianapolis. "En hommage à l’histoire de la passerelle Dunlop, l’ACO et Goodyear feront un don d’objets souvenirs" au musée de la course sarthoise, ont précisé les deux parties dans leur communiqué.
Sollicitée, la firme d'Akron s'est contentée d'expliquer travailler "en collaboration avec l'ACO afin de rendre hommage à l’histoire de la passerelle Dunlop dans le musée, dont des images de courses emblématiques à travers les âges." Et d'ajouter, par la voix de Mathias Kipp, directeur du département Racing pour la région EMEA : "Cette passerelle est un élément emblématique du circuit du Mans depuis plus d'un siècle et Goodyear respecte pleinement son héritage."
"On ne s'approprie jamais un mythe"
Pas de quoi rassurer les passionnés. "On n'efface pas plus d'un siècle de passion... ça restera toujours le symbole de la marque !" juge un internaute. "Elle est l’image du circuit et rien ne la remplacera", estime un autre. "Est-ce vraiment une très bonne publicité pour Goodyear ? s'interroge l'un de nos interlocuteurs. Dans ces conditions, rien n'est moins sûr."
Claude Cham estime quant à lui "qu'on ne s'approprie jamais un mythe. Ça me fait de la peine, vous connaissez mon attachement à cette entreprise, mais je crois sincèrement que la légitimité de cette passerelle restera toujours liée à Dunlop." Contacté, l'Automobile Club de l'Ouest a refusé de donner suite à notre demande d'interview, expliquant ne vouloir faire aucun autre commentaire pour le moment.
