S'abonner
Manufacturiers

Les ex-salariés Bridgestone de Béthune peinent à tourner la page

Publié le 11 mai 2022

Par Romain Baly
3 min de lecture
Un an après la fermeture de l'usine nordiste du manufacturier nippon, le rebond s'avère complexe pour les 863 salariés laissés sur le carreau. En dépit d'un plan social plutôt avantageux, la plupart d'entre eux confie leur blues et leur amertume.
Ouverte en 1961, l'usine Bridgestone de Béthune a définitivement stoppé son activité le 30 avril 2021. ©Bridgestone

Voilà déjà un an que le site de production de Bridgestone situé à Béthune (62) a fermé ses portes. Le 30 avril 2021, l'activité de l'usine cessait définitivement au terme d'un bras de fer de plusieurs mois. "A 48 ans, repartir de zéro c'est très dur", témoigne Thierry après 28 ans chez le géant japonais. Cette mésaventure a laissé 863 salariés sur le carreau, forcés de se construire une nouvelle vie.

"Si demain on me demande "tu prends 100 000 euros ou tu retrouves ta vie d'avant ?", je reprends ma vie d'avant"

Mercredi 16 septembre 2020, les salariés sont convoqués dans la cantine de l'entreprise, l'un des plus gros employeurs de la région, se souvient Bruno, qui travaillait au service développement. Comme nombre d'ex-salariés contactés par l'AFP, il ne souhaite pas donner son nom. "On pensait à un plan de restructuration, on disait souvent que ça n'allait pas très bien" mais dans une vidéo leur directeur général annonce que le site, installé depuis 1961 à Béthune, "n'est plus compétitif" et qu'il "va fermer". "Un coup de massue", "il y a eu des pleurs, des cris, des gens révoltés, d'autres qui n'y croyaient même pas", rapporte Bruno, parti en préretraite à 55 ans après 26 ans dans l'entreprise.

Un coup de massue

Sept mois plus tard, l'usine fermait, malgré une tentative du gouvernement de la maintenir en activité, avec 500 emplois. "On en a tous pleuré, Bridgestone faisait vivre tant de familles depuis tant d'années. Les gens étaient fiers d'y travailler", assure Francky Cagniart, 46 ans dont 18 dans l'usine de l'ex-bassin minier, un territoire marqué par chômage et pauvreté. "Si on m'avait dit "ton père est décédé", c'était la même épreuve", soupire Thierry "dans le dur" depuis la fermeture, justifiée par Bridgestone par une surcapacité de production en Europe et la concurrence asiatique à bas coûts.

Son métier de contrôleur qualité, il le connaissait "sur le bout des doigts", mais ce qu'il aimait surtout c'était la "camaraderie". "On était une famille, on garde le lien, mais chacun fait son chemin", regrette l'ex-ouvrier qui a depuis passé une formation de cariste. Il loue les conditions de départ, "un parachute doré", à "46 500 euros bruts, 2 500 euros par année d'ancienneté et un congé de reclassement pendant deux ans. Mais "si demain on me demande "tu prends 100 000 euros ou tu retrouves ta vie d'avant ?", je reprends ma vie d'avant".

Encore 331 anciens salariés sans solution pérenne

Ce PSE jugé généreux par les salariés, c'était "la moindre des choses" estime le patron LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, décrivant des négociations "très difficiles" avec la direction qui avait proposé une première version "indigne". "On a eu affaire à des menteurs", s'insurge-t-il faisant part de son sentiment de "trahison", après avoir eu l'assurance un an plus tôt par le groupe qu'une fermeture du site était exclue "à court ou moyen terme". Selon le ministère de l'Industrie, en avril, 331 anciens salariés restaient sans solution pérenne, 273 avaient décroché un CDI et 81 un contrat de plus de six mois. Sur les autres, 68 sont partis en retraite et 42 ont entamé une création d'entreprise.

"Brûler des pneus ? Pour quoi faire ? On savait que c'était terminé, on ne voulait pas salir l'image de Bridgestone"

Sur l'ancien site cédé au logisticien nordiste Log's, seul l'acteur du pneumatique Black-Star s'est jusque-là installé, avec une unité de reconditionnement employant 16 personnes dont 13 ex-Bridgestone. A terme, l'entreprise prévoit d'embaucher 200 personnes. Selon le ministère de l'Industrie, 28 projets sont aussi "étudiés par diverses entreprises" et trois pistes "très avancées", dans le domaine de la logistique, du recyclage et de l'agroalimentaire.

L'union sacrée des équipes

Dans ce dossier, le secrétaire du Comité social et économique, Stéphane Lesix (CFDT) reconnaît "le bon suivi" et loue le "front" entre salariés et institutions publiques face au géant du pneu. Une forme "d'union sacrée" selon Xavier Bertrand qui a permis d'éviter une "explosion de colère".

"Brûler des pneus ? Pour quoi faire ? On savait que c'était terminé, on ne voulait pas salir l'image de Bridgestone", affirme Francky Cagniart, délégué CGT qui a depuis ouvert une crêperie solidaire à Béthune, un projet mûri depuis plusieurs années. Une dizaine d'ex-salariés ont eux continué le combat sur le terrain juridique. Défendus par Me Fiodor Rilov, ils contestent la rupture du contrat entre l'usine de Béthune et la maison mère européenne, mais ont été déboutés en mars par la cour d'appel de Douai. (Avec AFP)

Partager : 

Sur le même sujet

cross-circle