S'abonner
Manufacturiers

La passerelle Dunlop, plus d’un siècle d’histoire

Publié le 9 juin 2026

Par Elodie Fereyre
9 min de lecture
Alors que pour la première fois depuis 1948, les 24 Heures du Mans ouvriront leurs portes le 10 juin 2026 avec une passerelle arborant les couleurs et le logo de Goodyear, plongez dans l’histoire de la passerelle Dunlop, la plus célèbre du sport automobile. Devenue au fil des décennies l’un des symboles de la course sarthoise, elle a également su trouver sa place sur de nombreux autres circuits, en France et dans le monde.
Dunlop et le circuit des 24 Heures du Mans sont liés par plus d’un siècle d’histoire. Au fil du temps, la passerelle est devenue un emblème pour le public, les amateurs de sport automobile ainsi que pour les journalistes et les photographes qui n’ont cessé de l’immortaliser. ©Solène Bailly-ACO

Pendant plus d’un siècle, elle a accompagné les grandes heures des 24 Heures du Mans. Apparue dès la première édition de la course en 1923, la passerelle Dunlop est devenue bien plus qu’un simple ouvrage enjambant la piste : une représentation mondialement identifiée du Mans (72) et de l’endurance. Elle a traversé les guerres, les accidents, les transformations du circuit et les révolutions du sport automobile.

En 2026, pour la première fois de son histoire, elle change pourtant officiellement de nom puisque son exploitation a été récupérée par Goodyear lors de la revente de Dunlop à Sumitomo Rubber Industries. Une décision qui continue de susciter émotion, incompréhension, voire colère, chez de nombreux passionnés. Retour sur plus de cent ans d’histoire.

La naissance d’un mythe

L’histoire de la passerelle Dunlop démarre en même temps que celle des "24 Heures". C’est dès la première édition de la course, en 1923, que Dunlop fait construire une passerelle pour permettre aux spectateurs de traverser le circuit afin de rejoindre, depuis les tribunes, les espaces de restauration, les fameuses "baraques à frites". À cette époque, il s’agit surtout d’un ouvrage pratique. Personne n’imagine alors que cette structure deviendra, un siècle plus tard, l’un des symboles les plus célèbres du sport automobile international. Pourtant, très vite, la passerelle prend une autre dimension.

En 1928, le premier ouvrage vieillissant mal, Dunlop décide de le remplacer par une immense réplique du pneumatique Dunlop Fort, faisant écho à l’usine Fort Dunlop de Birmingham (Angleterre) où les pneus de la marque sont fabriqués. Cette silhouette monumentale qui domine le circuit frappe immédiatement les esprits. Une légende visuelle vient ainsi de naître.

Cependant, quelques années plus tard, l’Automobile Club de l’Ouest (ACO) interdit toute publicité à l’intérieur de l’enceinte du circuit. L’arche est alors démontée. Il faudra ainsi attendre près d’une vingtaine d’années, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, pour voir réapparaître cet emblème.

Dans les archives de la Gazette Dunlop, partagées par l’ancien PDG de Dunlop France, Claude Cham, on retrouve l’histoire de cette renaissance, contée par Paul Le Hir, qui fut successivement directeur de la publicité de Dunlop, puis directeur de l’agence Flash-Publicité (agence de publicité du manufacturier, ndlr).

La renaissance après-guerre

En juin 1947, l’Automobile Club de l’Ouest avait repris l’organisation de l’épreuve mancelle, interrompue par la guerre. Alors que, quelques années auparavant, le secrétaire général du club, M. Berthier, avait interdit la publicité, un changement de position venait d’intervenir.

"Au mois de décembre 1947, mon ami Edmond Dehorter (journaliste sportif, connu comme l’inventeur du reportage radio en direct, célèbre sous le pseudonyme de Parleur inconnu, ndlr), me demanda un entretien urgent pour une question importante : il s’agissait de la possibilité pour les marques de faire de la publicité sur le circuit des 24 Heures du Mans", raconte Paul Le Hir.

Edmond Dehorter avait en effet réalisé pour l’édition de 1947 un reportage radiophonique en direct dans des conditions désastreuses et ne souhaitait pas renouveler cette expérience malheureuse l’année suivante. "Il avait exigé de M. Berthier la création d’une cabine de reportage isolée du bruit et reliée téléphoniquement à la direction de la course. Les organisateurs étaient d’accord sur le principe de cette réalisation, mais l’argent manquait. Edmond Dehorter dit alors à M. Berthier : "Je trouverai les fonds nécessaires à condition d’accorder quelques surfaces publicitaires sur le circuit"", confiait Paul Le Hir à la Gazette.

À la suite d’un rendez-vous avec le secrétaire général de l’ACO, la décision de louer à Dunlop la grande passerelle des tribunes et de lui accorder l’exclusivité pour la pose de banderoles dans les virages du circuit (Tertre Rouge, Mulsanne, Arnage) fut prise. C’est ainsi que quelques mois plus tard, en 1948, la passerelle mesurant 18 mètres de long fut habillée du fameux pneumatique Dunlop et connut, immédiatement, un immense succès. Très rapidement, les médias (la presse, le cinéma, les photographes, les peintres, et plus tard la télévision) s’en emparèrent, tout comme le public.

Le drame de 1955 et l’arrivée de la courbe Dunlop

En 1953, une seconde passerelle Dunlop est érigée à l’entrée du virage du Tertre Rouge. Elle restera en place jusqu’en 1979 avant d’être remplacée par un souterrain. Dunlop participa également à la création d’une troisième passerelle située sur le circuit Bugatti.

Puis survient un événement marquant dans l’histoire des 24 Heures, le drame du 11 juin 1955. Ce jour-là, une soixantaine de véhicules s’élancent devant un public de 300 000 personnes sans savoir que quelques heures plus tard adviendrait l’une des plus grandes catastrophes du sport automobile. Pierre Levegh (pilote automobile français, ndlr), au volant de sa Mercedes, percute un concurrent. Son véhicule décolle et vient s’exploser sur le muret qui sépare la piste des tribunes. Le moteur en feu de la Mercedes est projeté dans le public, tuant 80 spectateurs et faisant une centaine de blessés graves.

À l’époque, la course ne fut pas interrompue mais ce drame entraîna de nombreux travaux sur le circuit pour renforcer sa sécurité : élargissement de la piste, recul des tribunes, modification du tracé et construction de talus de sécurité. Pour faciliter la circulation du public, la passerelle est alors déplacée près du virage situé après les tribunes, qui se nomme alors virage Dunlop.

La marque en profite pour transformer sa passerelle en véritable support publicitaire permanent, destiné à promouvoir ses différentes gammes de pneumatiques : Fort, SP Sécurité, SP Sport… Elle arbore aussi des slogans comme "L’esprit de compétition" ou encore "La passion du futur". Elle devient un média à part entière, qui servira à de nombreux lancements produits. Le nom Dunlop devient ainsi définitivement indissociable du Mans.

En 1965, l’arche est déplacée au sommet de la colline, et c’est lors de l’édition de 1966 que le public découvre son nouvel emplacement. Puis quelques années plus tard, en 1978, une nouvelle passerelle est construite au même emplacement. Cette arche répond à des normes de sécurité toujours plus strictes et affiche des dimensions impressionnantes : 50 mètres de long, 13 mètres de haut, pour un poids de 70 tonnes. Elle est notamment conçue pour accueillir plus d’un millier de personnes et pour résister à des vents dépassant les 200 km/h.

Du sauvetage au centenaire de la marque

Dix ans plus tard, Dunlop choisira une fois de plus Le Mans pour célébrer le centenaire de la marque et de l’invention du pneumatique par John Boyd Dunlop en 1888 (lire aussi JDP N°189 – "Dunlop : l'histoire d'un sauvetage à la française"). Un événement qui aurait pu ne jamais se produire sans l’implication de Claude Cham quelques années plus tôt.

En effet, en 1983, Dunlop France dépose le bilan avant d’être rachetée, l’année suivante, par le groupe japonais Sumitomo Rubber Industries qui y place à sa tête Claude Cham. Ce dernier demande alors à obtenir la liste des actifs immatériels de l’entreprise. En analysant ces derniers, notamment avec l’aide du cabinet Beau de Loménie, le dirigeant découvre que Dunlop France possède la marque éponyme en propre.

En effet, Dunlop Limited avait oublié de remonter la propriété de la marque Dunlop dans la holding de la maison mère lors de l’absorption de la société française au début du XXe siècle ! La marque appartient donc toujours à la filiale française lorsque Sumitomo la rachète en 1984. Parmi ses principaux attributs se trouvent le Flying D, son logo, mais aussi les diverses passerelles Dunlop, qui ne sont pas protégées.

Conscient de l’importance de ces symboles, Claude Cham prend alors immédiatement la décision de faire protéger le dessin d’une passerelle avec un pneumatique affichant la marque Dunlop à la fois pour le circuit du Mans mais également pour d’autres circuits dans plusieurs pays du monde.

En outre, le contrat de location de la passerelle Dunlop, établi entre la marque et l’ACO, avait été rompu puisque la société, en dépôt de bilan, n’avait pas réglé ses redevances. Le jeune PDG décide d’éponger les dettes auprès de l’ACO dès 1984 et de resigner tous les contrats afin de préserver la passerelle des 24 Heures du Mans et d’éviter que celle-ci ne tombe aux mains de ses concurrents.

C’est ainsi que quatre ans plus tard, en 1988, lorsque la décision est prise de fêter le centenaire de l’invention du pneumatique, Le Mans est choisi comme lieu mondial de cette célébration. "Nous avons sponsorisé entièrement cette édition des 24 Heures où j’ai fait venir plus de 1000 personnes du monde entier. Pour cela, j’avais loué l’Orient-Express qui transitait depuis la gare Montparnasse jusqu’au Mans. Et en témoigne l’importance de cet événement, aujourd’hui encore, est affiché à Kobe, au siège de Sumitomo, le drapeau bleu-blanc-rouge qui a donné le départ de la course."

En outre, cette même année, pour marquer les esprits, Dunlop a lancé un pneumatique SP Le Mans. Preuve indéniable des liens qui unissent la mythique course d’endurance à l’histoire du manufacturier et de sa passerelle.

En 1989, l’immense tribune Dunlop, d’une capacité de 1 350 places, est ajoutée afin de renforcer la présence de la marque dans le virage Dunlop. Depuis les années 1990 et son dernier facelift, la passerelle n’a que très peu évolué, mais continue d’être un emblème pour tous les amateurs. Ainsi, régulièrement, des photographes se réunissent au lever du soleil pour immortaliser l’arche dominant le ciel orangé de la Sarthe.

Une passerelle aux mille vies

Au-delà du circuit du Mans, la passerelle Dunlop a connu de nombreuses répliques sur des circuits français : Albi (81), Carole (93), Nogaro (32), Montlhéry (91) et dans le monde. À Reims (51) notamment, l’histoire de la passerelle s’écrit dès 1948, comme on peut le lire dans l’une des Gazettes Dunlop. Raymond Roche, l’animateur de l’Automobile Club de Champagne qui avait construit un circuit routier très rapide à quelques kilomètres de Reims, avait contacté Dunlop afin de mettre en place une passerelle qui servirait à des fins professionnelles (réception de personnalités, de la presse, cinéma, photographes de presse, puis plus tard des caméras de télévision).

"C’était devenu le circuit de vitesse par excellence. Toutes les firmes françaises et européennes les plus prestigieuses, tous les champions de renom ont couru à Reims de 1925 à 1965. […] Sur toute la largeur de la passerelle et des deux côtés, des baies vitrées permettaient de voir les concurrents sur les deux tiers du circuit et notamment de suivre leur évolution sur une ligne droite de 1500 mètres. Cela ne s’était jamais fait et ne s’était jamais vu sur aucun autre circuit du monde. (…) Cette passerelle fut rapidement utilisée en salon de réception. Elle obtint un succès considérable", partageait ainsi Paul Le Hir.

Quelques années plus tard, une seconde passerelle fut construite sur la route Soissons-Reims pour permettre l’accès du circuit aux voyageurs ferroviaires. Celle-ci fut transférée en 1976 sur le circuit de Magny-Cours (58), après la création de l’autoroute Paris-Metz-Strasbourg.

Une autre arche a vu le jour à Montlhéry, à la sortie de l’anneau de vitesse et à l’entrée du circuit routier. "L’arc du pneu était pur, le tablier de passage des piétons se trouvant intégré dans les flancs de la passerelle. Sur le plan de l’esthétique, celle-ci est sans doute la plus belle de toutes", confiait Paul Le Hir. Enfin, une autre fut construite à Albi, avec pour objectif cette fois de faire passer les véhicules au-dessus du circuit.

Au fil des ans, l’impact publicitaire des passerelles Dunlop a largement dépassé les frontières françaises. Les férus de sport automobile ont pu ainsi observer les passerelles se multiplier en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, aux USA, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, ou encore en Argentine. Le symbole de la passerelle est aussi utilisé lors de grands événements spectaculaires accueillant un large public, tels que le Supercross de Paris, le salon du 4x4 de Val d’Isère (73), et fait partie intégrante de la publicité ainsi que du sponsoring télévisé de la marque.

Devenue un objet publicitaire, la passerelle Dunlop fera son apparition sur de nombreux goodies déclinés par la marque, comme en témoigne le livre de Jean-Christophe Lecoq et Johny Deguez : Dunlop l’air publicitaire. On retrouvera ainsi des photos de la passerelle sur des cendriers, des pochettes d’allumettes, des pin’s ou des autocollants. Cette dernière fera également l’objet de miniatures, et deviendra l’un des accessoires préférés des amateurs de circuits de modélisme. Comme on peut le lire dans l’ouvrage, une réduction de la passerelle Dunlop notable a été réalisée par Jouef dans les années 1960.

L’Arche Dunlop devient Goodyear

Figure incontournable de l’épreuve mancelle, après plus de 100 ans d’existence, la passerelle Dunlop vient pourtant de disparaître. En effet, la marque Dunlop, qui appartenait à Goodyear depuis la joint-venture de 1999, a été reprise par Sumitomo en janvier 2025. Or, lors de la cession, Goodyear a conservé la passerelle iconique, conscient de la notoriété et de l’enjeu qu’elle représente dans le monde du sport automobile.

Ainsi, dans un communiqué commun, en décembre dernier, l’Automobile Club de l’Ouest et Goodyear ont fait part du renforcement de leur partenariat et annoncé l’inauguration d’un pont aux couleurs de Goodyear, construit sur la structure de l’actuelle passerelle Dunlop, ainsi qu’une rénovation complète du Goodyear Racing Club, de la tribune Goodyear et du virage Indianapolis.

Quant à l’avenir de la mythique passerelle Dunlop, ils confient : "Afin d’honorer l’héritage de la passerelle Dunlop, l’ACO et Goodyear feront don d’une collection patrimoniale d’objets liés à la passerelle Dunlop au musée des 24 Heures du Mans, afin d’en préserver la portée historique pour les générations futures."

Une décision pour le moins surprenante et qui a rapidement suscité l’indignation de nombreux passionnés, à en croire les commentaires d’internautes qui la jugent irremplaçable. Une décision également déconcertante quand on sait que le circuit du Mans a été élu Monument préféré des Français en 2024 et que la présence de la passerelle sur le circuit n’est sans doute pas étrangère à cette distinction. C’est d’ailleurs avec un visuel la représentant que l’ACO a remercié le public pour cette récompense.

Claude Cham ne cache pas son amertume face à cette décision. "Comme le montre la Gazette Dunlop de 1978 qui faisait état d’un concours de dessins d’enfants sur le thème des 24 Heures du Mans, tous les dessins ou presque représentent la passerelle. Même les plus jeunes associent la passerelle à la course, c’est indissociable, c’est plus d’un siècle d’histoire commune. La passerelle est l’un des attributs de la marque", souffle-t-il.

Avant d’ajouter : "Pour moi, cela dépasse l’aspect commercial, je suis extrêmement choqué, cela n’est pas éthique et c’est une mauvaise publicité autant pour l’ACO que pour Goodyear. Comment peut-on céder une marque en conservant l’un de ses symboles iconiques ?", s’interroge-t-il.

Pour le moment, Sumitomo Rubber Industries n’a pas commenté, ni réagi à cette nouvelle. Mais le futur de la passerelle Dunlop s’écrira-t-il dans un musée ? L’avenir nous le dira. "Je ne sais pas comment réagira Sumitomo Rubber Industries mais c’est d’autant plus surprenant que depuis 2025, il est le seul propriétaire mondial de la marque pour les pneumatiques, et souhaite la relancer à l’échelle internationale. Récemment, le siège de Kobe a d’ailleurs été rebaptisé Dunlop Sumitomo", confie Claude Cham. Étonnant, dans ces conditions, qu’une nouvelle page de l’histoire Dunlop s’ouvre sans son attribut mythique…

 

Cet article est extrait du Journal du Pneumatique n°195 de mai-juin 2026.

 

Vous devez activer le javacript et la gestion des cookies pour bénéficier de toutes les fonctionnalités.
Partager : 

Sur le même sujet

cross-circle