Michelin veut devenir le meilleur allié des conducteurs

Et Michelin devint un vrai geek ! Du technicien à l’ingénieur, les savoir-faire des uns et des autres se rejoignent depuis bien longtemps dans le monde du pneu comme ailleurs. L’image d’Épinal de l’enveloppe pensée et fabriquée dans une sacro-sainte usine a vécu. Les outils numériques servent la cause du pneu depuis maintenant des décennies.
Sauf que derrière cette évidence, les pistes de développement s’avèrent toujours plus nombreuses et la machine à innover tourne à plein régime. Alors que les manufacturiers ont désormais recours, pour les meilleurs d’entre eux, au développement virtuel, à l’intelligence artificielle et aux datas, pour eux-mêmes ou pour leurs utilisateurs, Michelin vient sans aucun doute de franchir une nouvelle étape dans cette transition.
Après dix ans de recherches et d’essais, le groupe tricolore a mis au point son premier jumeau numérique. N’allez pas croire que les équipes du Clermontois se sont clonées pour pouvoir vous parler tel un chatbot ! Leur idée est beaucoup plus subtile et profonde. Elle amène ainsi à se pencher vers un futur où l’infini semble être la seule vraie limite.
"L’un des points de départ de notre réflexion porte sur une demande d’un de nos clients constructeurs qui voulait, il y a une dizaine d’années, pouvoir connaître l’usure des pneumatiques sans avoir recours à un capteur supplémentaire", présente Jérémy Vayssettes, directeur technique de ce programme chez Bibendum.
Un véritable cerveau numérique
Si leur quantité s’est démultipliée ces dernières années, déjà à cette époque, certains constructeurs avaient ainsi pris conscience que les multiples capteurs intégrés dans les véhicules pouvaient offrir des pistes d’innovation autres que celles pour lesquelles ils avaient été installés. Un exemple parmi d’autres : les accéléromètres donnent la possibilité de connaître les vitesses du véhicule mais aussi le nombre et l’intensité des accélérations. Des informations essentielles pour mieux analyser l’état et l’évolution des pneumatiques.
Dès lors, les équipes de Michelin se sont mises en place pour aboutir à ce projet. Plusieurs brevets, des centaines de tests et des millions de kilomètres ont permis d’aboutir à ce résultat. Concrètement, ce jumeau numérique est un logiciel embarqué qui exploite les données déjà disponibles dans le véhicule, sans recours à aucun capteur additionnel sur le pneumatique, et qui se veut universel.
Ainsi, cette technologie est agnostique de la marque et du modèle du pneu, et peut "s’intégrer à tous types de véhicules – voitures particulières, poids lourds ou navettes autonomes –", précise le groupe. "C’est un véritable cerveau parfaitement adapté aux architectures automobiles définies par logiciel", résume Jérémy Vayssettes.
Mais plus qu’un beau projet hypertechnologique, cette innovation s’avère surtout riche en vertus tant sur le plan de l’expérience de conduite, de la sécurité routière que de l’environnement. Pression, usure, charge, adhérence et conditions de conduite figurent parmi les principales données utilisées par le logiciel. Outre une connaissance plus fine de l’état des pneumatiques, celles-ci peuvent permettre au conducteur de savoir plus précisément quand les changer, ni trop tôt, ni trop tard. Mais plus qu’une simple remontée, le logiciel est capable de les analyser.
Prévenir et s’adapter face aux dangers
"Prenons un exemple concret", étaye le responsable de Michelin. "Vous roulez sur une autoroute à 130 km/h. Il se met à pleuvoir et vous abaissez votre vitesse à 110 km/h conformément au code de la route. Cependant, selon le modèle ou le niveau d’usure des pneumatiques, même à cette vitesse vous pouvez être confronté à une situation critique, tel qu’un risque d’aquaplaning. Grâce au jumeau numérique, le conducteur va être informé de ce danger potentiel et va être invité à adapter sa vitesse." En interagissant avec les systèmes embarqués, le jumeau numérique peut aider les Adas à anticiper l’adhérence, renforcer la stabilité du véhicule, ou encore ajuster les distances de freinage de plusieurs mètres.
Toujours sur le volet sécuritaire, les équipes de Bibendum ont également planché sur la problématique de la charge du véhicule. Son innovation est ainsi capable de détecter précisément le poids que subit le véhicule, chaque essieu ou même chaque pneu. Un vrai plus, notamment pour les utilitaires dans lesquels les charges peuvent souvent dépasser le maximum autorisé.
Sur le plan écologique, le jumeau numérique s’avère également un précieux allié. Premièrement en offrant une vue sur le gonflage, étant acquis qu’un pneu sur ou sous-gonflé engendre une surconsommation de carburant et des performances amoindries.
Deuxièmement en permettant d’optimiser les trajets. Michelin a ainsi travaillé sur un exemple métier très concret, en l’occurrence celui de chauffeur-livreur. Alors que le parc s’électrifie de plus en plus dans cet univers, l’optimisation des tournées devient un enjeu majeur pour maximiser l’autonomie de la batterie. Le jumeau numérique va être capable de définir un trajet de livraison idéal permettant, en début de tournée quand le véhicule est le plus chargé, de servir au plus près avant de progressivement élargir le rayon d’action à mesure que la charge va diminuer. Autant de développements concrets qui en appellent d’autres.
Le marché du SDV va exploser
À plus ou moins long terme, la technologie de Michelin pourrait par exemple analyser l’état des routes et donc cartographier précisément les dangers potentiels (chaussée glissante, nids de poule…). De même, dans la lignée des premiers travaux entrepris avec l’équipementier Brembo, il est fort probable de voir ce type de logiciel interagir avec d’autres éléments du véhicule, tels que les systèmes de freinage dans le cadre du partenariat noué avec l’Italien, pour permettre aux aides à la conduite d’être encore plus performantes face à un danger ou un imprévu. "En réalité, le jumeau numérique est un produit tout autant qu’une vision à long terme. Il faut voir ça comme un organisme vivant qui va continuer à évoluer et à s’enrichir."
Désormais, l’un des grands enjeux pour Michelin est de voir les constructeurs automobiles adopter son innovation. Un pari qui semble déjà tenu. Déjà parce que le groupe clermontois n’a eu de cesse, durant cette dernière décennie, de les impliquer dans sa démarche pour comprendre leurs besoins et leurs problématiques. Ensuite parce que plusieurs d’entre eux ont déjà manifesté leur intérêt. Discrétion oblige, aucun nom ne nous a été donné mais l’intégration de ce jumeau numérique est en bonne voie.
D’autant plus, et c’est là un autre atout pour le futur, qu’en sa qualité de produit universel et agnostique, ce logiciel peut d’ores et déjà s’intégrer dans les véhicules neufs de n’importe quelle marque mais aussi, à terme, dans les modèles d’occasion récents grâce à une mise à jour du système embarqué.
En définitive, Michelin voit ce développement comme "une technologie de rupture qui place le groupe au cœur de la transformation du secteur et en fait un partenaire clé pour accompagner les constructeurs vers des architectures automobiles de plus en plus définies par logiciel." Le marché des SDV (Software defined vehicles), évalué à 213,5 milliards USD en 2024, pourrait atteindre près de 1240 milliards USD en 2030 selon une étude du cabinet MarketsandMarkets. De quoi nourrir les ambitions du tricolore.
Cet article est extrait du Journal du Pneumatique n°195 de mai-juin 2026.
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