Cema : le secret le mieux gardé de Michelin

De la rareté naît la curiosité. À propos de Michelin, on croyait en connaître énormément et en avoir vu beaucoup. Pourtant, du haut de ses 137 printemps, Bibendum cache encore de nombreux secrets. Et c’est tant mieux. L’exaltation de l’inconnu démarre en réalité à quelques milliers de mètres de la terre ferme.
Sixième ville d’Andalousie par son nombre d’habitants, Almería est une cité aux multiples visages. Si la Méditerranée illumine de tout son éclat sa côte, vu du ciel, le hublot de l’avion laisse entrevoir un paysage ambivalent.
D’un côté, une étendue quasi infinie de serres, que les défenseurs de l’environnement nomment la "mer de plastique" et qui contribuent à produire des millions de légumes pour tout le continent. De l’autre, une succession de lignes et de courbes semblant sortir tout droit d’une planète inconnue. On l’apprendra par la suite mais c’est là, dans le parc naturel de Cabo de Gata, sur ces sols mêlant terre battue et roches, qu’est installé depuis plusieurs décennies le Cema – Centre d’essais Michelin Almería – du groupe français. Un lieu méconnu et pourtant stratégique.
Si les pneumatiques de spécialité – terme regroupant l’agricole, la construction, les mines, le transport aérien, la défense, la logistique et même la compétition – ne représentent "que" 17 % du chiffre d’affaires du Clermontois, ils constituent en outre un précieux trésor avec 13,1 % de marge opérationnelle et de solides perspectives pour l’activité. "Les marchés de spécialité sont invisibles. Pourtant, ils font tourner le monde et nous, avec nos technologies, nous contribuons à cela", souligne Kévin Maleterre, directeur de la ligne business hors route.
Les pneus de spécialité, une poule aux œufs d’or pour le groupe
Plus concrètement ? Prenons l’exemple d’un achat en ligne : il faut des engins miniers pour extraire le lithium qui sert aux smartphones, des engins logistiques pour stocker les produits commandés, des camions et des avions pour les transporter… Un cercle infini. Que ce soit à horizon 2030, 2035 ou 2040, toutes les études convergent vers de solides croissances, de l’ordre de 3 à 8 % en moyenne chaque année, pour ces différents secteurs. De quoi conforter Michelin dans sa stratégie et renforcer le rôle pivot du Cema.
"On considère chez Michelin que tous nos pneus sont extrêmes, que ce soit par leur niveau technologique, l’exigence de leur conception ou leurs performances. C’est ça notre ADN et ce site est à l’image des business qui sont traités ici : immenses", développe Alexis Garcin, directeur des activités avion, hors route, mine, motorsport et de la distribution Europe.
Quel que soit le véhicule ou la spécialité, toutes ces enveloppes ont pour point commun d’être soumises à des usages aussi intenses qu’imprévisibles. Dans une mine, un dumper peut charger jusqu’à 600 tonnes de matière. Dans le domaine aérien, un avion décolle à 250 km/h, passe à l’atterrissage de 250 à 0 km/h en quelques secondes et est confronté à des écarts de température de plus ou moins 85 degrés dans le ciel. Autant de contraintes que les pneumatiques doivent être capables de subir, sans dégradation de performances.
Et au-delà de leur propre champ d’applications, ces produits sont d’autant plus cruciaux pour Michelin qu’ils embarquent des technologies éprouvées dans les cas les plus extrêmes pour être transposées dans un second temps dans des usages plus communs sur les pneumatiques du quotidien.
Plus grand que Clermont-Ferrand !
Dès lors, on comprend aisément l’importance d’Almería dans le processus de recherche et développement du groupe. Celui-ci y consacre annuellement un budget de 1,2 milliard d’euros, avec une présence mondiale et 6000 personnes (dont 50 % en France) dédiées à la tâche. Mais peut-être plus qu’ailleurs, ce qui se joue au Cema s’avère très particulier. D’où la grande confidentialité qui entoure le site.
Les 9 et 10 juin derniers, Michelin y a organisé son Media Day, comme il en a l’habitude tous les ans, en accueillant une cinquantaine de journalistes français. Un événement dans l’événement puisque le centre n’avait plus reçu la presse depuis plus de vingt ans ! Aussitôt passées les barrières de l’entrée, le caractère secret du lieu se rappelle à nous : oubliant nos idées de selfies devant les dumpers, voilà nos smartphones confisqués pour éviter que la moindre photo confidentielle ne sorte.
Difficile à conceptualiser par des images, le Cema devient vraiment grandiose avec les premiers chiffres énoncés. 4500 hectares (soit davantage que la ville de Clermont-Ferrand !), 113 km de pistes avec 55 surfaces différentes à disposition, 70 métiers représentés, une flotte unique riche de 210 véhicules dont certains allant jusqu’à 360 tonnes, 21 millions de kilomètres parcourus chaque année grâce aux 320 jours de soleil qui rendent le site opérationnel toute l’année… Voilà qui donne le ton.
Des ateliers aux multiples possibilités
Une fois les PowerPoint terminés, la visite du site débute par des infrastructures démentielles. 60 000 m2 de bâtiments sont dédiés au stockage des véhicules et des pneumatiques, à la maintenance et à la réparation, mais surtout aux tests et à l’analyse des produits. Les ingénieurs locaux peuvent notamment s’appuyer sur 33 machines de roulage conçues par le bureau d’études du groupe.
Dans l’un des principaux bâtiments se trouve notamment une installation permettant de travailler sur des enveloppes qu’on n’imaginait pas voir ici. Ainsi, bien que le Cema ne possède ni tour de contrôle ni piste de décollage, les pneus d’avion y sont pourtant testés, souvent même maltraités, l’idée étant ici, rappelons-le, de dépasser toutes les limites du possible. Un peu plus loin, une machine mesure les pressions au sol, alors qu’une autre analyse la résistance aux perforations.
Un travail qui n’aura échappé à personne. Gonflées au niveau de pression recommandé, différentes enveloppes sont percées par d’immenses mèches jusqu’à éclater. Une expérience saisissante pour nos palpitants tant le bruit provoqué est hors norme.
Mais le plus impressionnant est toutefois ailleurs. C’est dans ce même bâtiment que se trouve une machine unique au monde. Almería accueille en effet les deux plus gros dumpers de la planète, des Caterpillar de 15 mètres de long, 10 de large, 8 de haut, capables de charger jusqu’à 600 tonnes. Et pour tester les pneus de 63 pouces (5 tonnes chacun !) qui équipent ces véhicules, il a fallu imaginer et construire une cellule dédiée en béton massif et une machine adaptée, moyennant un investissement de 11 millions d’euros, soit l’équivalent de deux dumpers.
Baptisée PP250, celle-ci est strictement confidentielle et aucune photo ne nous sera donnée. Elle s’avère toutefois facile à imaginer, avec ses deux énormes moyeux sur lesquels sont installées les enveloppes en question. Si ces dernières doivent être capables d’assumer jusqu’à 104 tonnes chacune, la PP250 pousse le test beaucoup plus loin, reproduisant une charge deux fois plus importante. En outre, Michelin regarde loin, et cette installation a été pensée pour suivre l’évolution du marché et peut ainsi tester des pneus allant jusqu’à 72 pouces.
Déconstruire pour mieux comprendre
Cette expérience passée, nous n’étions pas au bout de nos surprises. Dans un autre bâtiment, le gigantisme laisse place à l’extrême précision et à l’automatisation. Dans l’atelier de taillage, unique dans le groupe, Michelin réalise des prototypages de pneumatiques. Des TC4 aux mines, toutes les technologies sont accueillies ici. Depuis plus de dix ans, des robots sont paramétrés pour tailler la gomme, et essayer ainsi de multiples combinaisons qui accélèrent les processus de développement et limitent la fabrication de moules.
Non loin de là, on entre dans le laboratoire d’analyse des matériaux. En d’autres termes ? "C’est ici qu’on fait l’autopsie des pneumatiques", précise notre guide. Concrètement, dans ce vaste atelier, les techniciens déconstruisent les enveloppes pour voir et comprendre les dommages, et établir un rapport alors que certains morceaux de gomme sont prélevés et envoyés à Ladoux, au siège de Bibendum, pour des tests chimiques.
Une trentaine de personnes, appelées décortiqueurs, sont spécialisées dans ce travail de l’ombre. Une machine permet notamment de prendre en charge d’immenses pneus de dumper qui sont ici déchapés, perdant donc leur bande de roulement, suivant un processus qui mobilise deux techniciens et peut prendre jusqu’à deux jours selon les dimensions.
Mais aussi importantes soient-elles, les tâches opérées dans ce bâtiment s’avèrent aussi extrêmement impactantes pour les équipes. Pour faciliter leur quotidien, des exosquelettes sont actuellement testés, notamment pour démultiplier la force d’une main pour serrer des pinces ou tirer sur la gomme.
Bien plus qu’un centre d’essais
Cette visite bouclée, Michelin nous a emmenés vers le plus saisissant. Ce que l’on avait vu sans trop le comprendre depuis l’avion était à présent devant nos yeux. Magnifique et grandiose à la fois, le Cema s’offre à ses visiteurs de toute son immensité. Les montagnes pointent tout au fond quand les plaines nous entourent. L’endroit est tellement unique que des films y ont été tournés !
La multitude de pistes donne le tournis. On y voit là des poids lourds autonomes tourner en rond, des moissonneuses-batteuses reproduire ce qu’est la difficulté du quotidien dans les champs, ou encore des tracteurs à chenilles s’avancer sans le moindre doute sur une pente à 34 % que même un piéton hésiterait à emprunter. Dans une autre zone, des conducteurs de dumper réalisent d’un côté des tests de freinage, ou essayent de l’autre de s’extirper de crevasses de plusieurs dizaines de centimètres remplies de boue.
Le potentiel du site paraît sans fin. "Au-delà des aspects de confidentialité, c’est quoi qu’il arrive très difficile de résumer tout ce qui se passe ici", confirme Jorge Pato-Elgoibar, directeur du centre. Le Cema est vraiment à part avec des possibilités de tests uniques au monde mais son intérêt, porté par l’immense expertise de celles et ceux qui l’animent au quotidien, va bien plus loin."
Plus qu’un centre d’essais, ce site est également une académie de compétences, un centre de développement des machines ou un lieu stratégique d’exploitation de la donnée avec son immense data center…
Ce que Philippe Jacquin, qui a fait ses classes d’ingénieur ici avant d’assumer aujourd’hui la direction recherche et développement et gérance du groupe, résume tout en une formule bien pensée. "Ce lieu appelle à l’humilité. Les théories passent au jugement des faits tandis que l’ego s’efface devant les résultats. On comprend beaucoup de choses à Almería."
On aurait aimé y rester, en voir plus, comprendre encore davantage, mais il était déjà l’heure de repartir, avec l’impression d’avoir vécu un moment suspendu dans le temps.
Cet article est extrait du Journal du Pneumatique n°196 de septembre-octobre 2026.
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