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Marché

Rechapage : un soutien public qui fracture la filière

Publié le 2 mars 2026

Par Romain Baly
4 min de lecture
Alors que les éventuels candidats à une reprise de Black Star ont jusqu'au 4 mars 2026 pour se faire connaître, le soutien que souhaite apporter le gouvernement à la filière du rechapage des pneus pour véhicules légers suscite le mécontentement de certains. Aliapur et Point S se sont positionnés contre, tant sur le fond que sur la forme.
Soutenir la filière du rechapage VL est un sujet qui divise dans le monde du pneumatique. ©Black Star

Se serrer les coudes au sein d'une même filière n'est jamais chose aisée dès lors que des visions, des interprétations ou des enjeux différents s'entremêlent. L'annonce le 28 janvier 2026 du placement en procédure de sauvegarde de Black Star est venue raviver non seulement la fragilité du marché du rechapage dans l'Hexagone, mais aussi les difficultés du secteur à ne faire qu'un au nom d'un bien commun par ailleurs complexe à définir.

Faire du "made in France", avoir soutenu un bassin économique meurtri et porter en soi un projet riche en vertus écologiques ne suffit pas pour réussir. Black Star l'a appris à ses dépens avec un modèle économique que la filiale du groupe Mobivia n'a jamais su trouver depuis le lancement de sa marque Leonard au printemps 2023. Mais ce sont aussi ces mêmes qualités qui ont poussé les pouvoirs publics à réagir.

Peut-être trop tard, l'avenir le dira bien vite, mais le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefebvre, a dévoilé le 9 février 2026 un projet d’arrêté visant à soutenir le rechapage. Celui-ci prévoit concrètement une aide de six euros par carcasse versée aux entreprises spécialisées par les éco-organismes.

Un surcoût de 15,5 millions d'euros selon Aliapur

De quoi faire bondir ces derniers. Évoquant dans un post LinkedIn une "initiative censée soutenir une entreprise en difficulté, une intention que nous comprenons", Mathieu Chardin, le directeur général d'Aliapur pointait du doigt la méthode. "Aucune réunion préparatoire, une pseudo‑concertation express, onze jours ouvrés pour répondre, un contrat type et une formule d’équilibrage entre éco-organismes à produire sous un mois. Résultat : une politique du fait accompli, loin d’un dialogue constructif entre l’État et les acteurs de la filière."

L'un des principaux points de crispation porte sur le financement de cette aide. Le gros plus pour Black Star – qui paie chaque carcasse neuf euros, et recevrait ainsi un soutien annuel d'environ quatre millions d'euros avec un financement aux deux tiers de celle-ci – deviendrait un gros moins pour d'autres. "Où sont les études ? Où sont les données ? s'étrangle encore le représentant d'Aliapur, qui demande notamment une analyse économique détaillée pour justifier ces six euros de soutien.

"Pour la filière, l’impact est de 15,5 millions d'euros, impliquant une hausse de 20 % de l’éco‑contribution. Pour Aliapur, dès 2026, cela représente 1,8 million d'euros que nous n’avons pas, alors que les budgets sont déjà bouclés", ajoute-t-il.

Assez de carcasses pour pérenniser le modèle ?

Et ce mécontentement n'est pas propre aux éco-organisme. Côté réseau, une grande voix s'est fait entendre pour dénoncer ce projet. "Nous ne pouvons pas laisser croire qu'une mesure est écologique simplement parce qu'elle est présentée comme telle" estime Christophe Rollet, directeur général de Point S. Car l'impact économique n'est pas le seul à poser problème à leurs yeux.

Pour Mathieu Chardin, la question du gisement réel de carcasses rechapables se pose. Aider, s'organiser, investir, pourquoi pas, mais avec quelles certitudes sur le potentiel derrière cet effort ? La stratégie de Black Star repose uniquement sur l'utilisation de carcasses de marques premium, les seules selon l'entreprise à même de garantir un produit rechapé de qualité. Et si celles-ci ne représentent actuellement que 60 % des pneus réutilisés par l'entreprise, un marché où se démontent plus de 40 millions de pneus par an offre un volume assez conséquent pour répondre aux besoins des spécialistes, Black Star évaluant quant à lui entre 500 000 et 600 000 unités ses besoins annuels.

Un débat biaisé sur le plan écologique

Par ailleurs, Aliapur et Point S pointent du doigt de prétendues faiblesses des pneus rechapés en termes d'impact environnemental. "Certains tests montrent +0,3 à +0,4 L/100 km et jusqu’à 100 kg de CO₂/an supplémentaires" affirme Mathieu Chardin, quand Christophe Rollet explique que "les pneus rechapés VL peuvent présenter une résistance au roulement supérieure aux pneus neufs récents, ce qui peut entraîner une augmentation de la consommation de carburant et des émissions de CO2."

Des arguments qui font bondir Laurent Cabassu, directeur général de Black Star : "Il faut comparer ce qui est comparable. On ne prétend pas concurrencer les premium, note-t-il. La résistance au roulement est un sujet clé et, si le labelling ne s'applique pas aux pneus rechapés, nos tests internes nous placent en C. Par rapport au marché qu'on adresse, soit le bas du tiers 2 et le haut du tiers 3, tous nos concurrents sont en C ou en D, y compris les MDD et les 3e ligne des manufacturiers premium. Au-delà de ce sujet, n'oublions pas de prendre en compte les économies de matière réalisées avec des rechapés. C'est un autre élément crucial pour évaluer l'impact environnemental."

Les pneus low cost sont "la véritable cause des difficultés de Black Star"

Même si Point S ne semble pas de cet avis, d'autres réseaux comme Euromaster, Best Drive, Vulco, Point S, First Stop et Speedy, ainsi que ceux de la maison mère (Norauto, Midas et Carter-Cash) de Black Star, ont validé les qualités des pneumatiques Leonard en les intégrant dans leurs rayons. Se sont-ils trompés à la différence de Point S ? C'est peu probable. Surtout, ces enseignes y ont vu le caractère différenciant de ces produits offrant une alternative qualitative aux entrées de gamme.

Sans être en phase avec le projet des pouvoirs publics, Mathieu Chardin entend réorienter les priorités. "Ce que nous attendons : un État stratège ! Un État capable de lutter contre les importations à bas prix des pneus low cost, qui est la véritable cause des difficultés de Black Star." "Si la transition écologique est une priorité que nous partageons pleinement, elle ne peut reposer sur des objectifs irréalistes et des mécanismes déconnectés des réalités industrielles et techniques", analyse Christophe Rollet.

Des commentaires qui suscitent de la déception chez Black Star. "Ce que je constate, c'est que les discussions avec les éco-organismes ont démarré en 2022 sur la problématique des difficultés d'approvisionnement et au printemps 2025 sur celle des prix. Nous, on a ouvert une discussion que les éco-organismes ont fermée, nous obligeant à aller voir les pouvoirs publics. Au final, on défend le rechapé PL mais on attaque le rechapé VL" résume Laurent Cabassu.

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