La loi Montagne, arbitre d’un marché à choix multiples

"Le premier objectif de la loi Montagne était d’installer durablement le sujet de l’équipement hivernal dans l’esprit des automobilistes", rappelle Alexandre Gasc, directeur marketing de Michelin pour la France et le Benelux. Au regard des conclusions de la dernière enquête menée par le Gipa, ce vœu paraît exaucé. Huit Français sur dix indiquent en effet avoir entendu parler du dispositif. "En termes de notoriété, l’objectif semble donc atteint", estime-t-il.
Un second élément notable, indique encore le responsable, concerne les 90 % de conducteurs qui jugent la loi positive. "Cet aspect légitime la mesure du point de vue de la sécurité en conditions hivernales". À l’inverse, un troisième indicateur témoigne de la fragilité de la démarche. Cinq ans après son entrée en vigueur, la moitié des automobilistes ne connaît toujours pas la date d’application de la loi, relate Alexandre Gasc.
Cet aspect souligne l’enjeu "d’appropriation" restant à faire. Pour Georges Bochaton, directeur commercial et marketing d’Hankook France, cette nouvelle règle a aidé à comprendre les notions de sécurité entourant la conduite en hiver. Un sentiment partagé par Olivier Berlioz, responsable marketing produits d’Euromaster. "La loi Montagne a permis de sensibiliser le grand public à l’importance de disposer du bon équipement pendant l’hiver. D’autant que le sujet est rappelé tous les ans."
Une efficacité perturbée
Cinq ans après la promulgation de la loi Montagne, Christophe Rollet, directeur général de Point S, dresse un bilan plus "mitigé" de cette initiative. "À l’époque, nous portions beaucoup d’espoir quant à la prise de conscience des automobilistes pour l’intérêt des pneumatiques hiver. Nous pensions qu’elle aurait un impact favorable", explique le responsable. La première année suivant l’annonce du décret, l’enseigne a d’ailleurs ressenti une effervescence sur les gammes hivernales. "Les ventes ont augmenté. Nous pensions que le pneumatique hiver allait prendre toute sa place sur le marché", bien que seul un tiers des régions en France soit concerné par ces zones blanches, à la différence de l’Autriche, de la Suisse ou de l’Allemagne.
Tous les espoirs étaient fondés après cette première vague positive, poursuit Christophe Rollet qui espérait voir le ratio des ventes entre les profils été et hiver s’équilibrer. En vain. "Nous constatons à présent que l’intérêt des automobilistes pour l’hiver s’amenuise. L’effet escompté n’a pas eu lieu." D’autant que le lancement des enveloppes toutes saisons, associé aux investissements pluriannuels massifs des manufacturiers en matière de communication, a rendu les conducteurs "sceptiques" quant à l’intérêt du profil hiver. En outre, le décret encadrant la loi Montagne n’est jamais paru.
De fait, sans restriction ni obligation, les consommateurs n’ont pas opté pour la double monte. De plus, le pouvoir d’achat contraint des automobilistes n’a pas favorisé le recours à des enveloppes spécifiques, analyse encore le responsable qui s’interroge sur la rédaction de la loi. "Elle a été réfléchie à la va-vite, estime-t-il. Certains secteurs géographiques concernés par la monte hiver n’ont pas été intégrés. À l’inverse, d’autres régions ont été incluses sans être exposées. Face à cette situation, les citoyens ont été perdus". Ces facteurs ont perturbé l’efficacité de la loi Montagne, ajoute Christophe Rollet.
L’hiver et le 3PMSF sont appelés à coexister
Ainsi, à l’échelle des ventes, les profils hiver brillent par leur stabilité. Leur part de marché s’établit aux alentours de 14 %, soit 4 à 4,5 millions d’unités. "Cette résilience a pu être alimentée en partie par la loi Montagne, mais elle n’a pas eu un effet démultiplicateur", considère Alexandre Gasc. À la suite de l’entrée en vigueur de la loi, la courbe des ventes de pneus hiver n’a d’ailleurs pas connu de hausse. La mesure a davantage impacté le segment de l’été et du all season. Le marché du 3PMSF représente désormais près de quatre ventes sur dix en France.
Pour autant, le profil hiver est appelé à persister, avance le responsable, en particulier dans les régions de l’est, du centre et des Pyrénées, et dans certains départements comme le Doubs ou la Haute-Savoie. Le niveau de motricité attendu au regard des conditions hivernales rencontrées dans ces secteurs, et les exigences en termes de mobilité, rendent le pneumatique hiver incontournable. "Son ancrage perdure, et le basculement vers des montes 4S demeure limité dans ces secteurs géographiques", analyse Alexandre Gasc.
Si l’hiver maintient ses positions, les enveloppes 3PMSF ont progressé de 30 %, selon les données publiées par Europool en France. L’évolution du marché s’est faite de manière concomitante avec la loi Montagne. Les perspectives sont alimentées par la législation des zones blanches. Cette réponse à deux niveaux fait d’autant plus sens dans les vallées. "Les habitudes des automobilistes ne sont pas monolithiques, fait savoir Stéphanie Rongère, responsable de la business intelligent marketing de Continental. Certains conducteurs résident en vallée, mais travaillent en station, justifiant le recours à des profils hiver. D’autres se tourneront vers un profil 3PMSF car ils circulent uniquement en vallée. Ces deux profils vont continuer à coexister."
L’hiver repousse ses performances techniques
Dans ce contexte, l’enjeu est d’apporter la réponse adaptée aux consommateurs, expose encore la responsable. "Tant que les automobilistes demanderont de l’hiver, nous développerons des gammes hiver !" Cette typologie d’enveloppes demeure la plus adaptée en conditions hivernales sévères. En ce sens, l’influence de la loi Montagne sur ce segment reste plus complexe à définir, et difficilement palpable, poursuit Stéphanie Rongère. Car les automobilistes situés en zones blanches s’équipaient avant même l’instauration de la loi.
Mais les attentes portent aujourd’hui sur des performances accrues, notamment pour des SUV ou des modèles sportifs. Elles justifient le lancement des nouvelles gammes Winter Contact 8S du côté de Continental. Au sein du fabricant sud-coréen Hankook, la gamme hivernale s’est enrichie également d’un nouveau profil baptisé Winter i*cept evo 4. "La loi Montagne a conduit les manufacturiers premium à spécialiser encore plus les pneumatiques hiver, et à les rendre d’autant plus efficaces sur les sols enneigés ou mouillés", abonde Georges Bochaton. Les progrès portent notamment sur la réduction des distances de freinage, de la résistance au roulement, mais aussi du bruit avec un seuil de 67 décibels (équivalent à certains profils été), un indicateur clé à l’heure des véhicules électrifiés.
Les manufacturiers maintiennent leurs investissements
Pour les manufacturiers opérant à l’échelle mondiale, les stratégies en matière de R&D visent à prendre en compte l’ensemble de ces usages et conditions météorologiques possibles. "Nous continuons à investir dans les gammes hiver pour répondre en particulier aux besoins des pays nordiques, souligne Stéphanie Rongère. En parallèle, la demande en toutes saisons se révèle plus soutenue en France et en Europe". Ainsi, le portefeuille du manufacturier allemand compte deux profils hiver, pour une version toutes saisons, le AllSeason Contact 2 compatible avec les véhicules thermiques, hybrides et électriques.
Sur un marché du pneumatique bataillé, les investissements en recherche et développement, mais aussi les innovations, restent primordiaux, confie Georges Bochaton. "Nous continuons à croire dans l’hiver, et à investir, souligne-t-il, car les utilisateurs de pneumatiques hiver ne passent pas en all season". De fait, l’accent des manufacturiers porte sur les nouvelles technologies et les avantages pour les consommateurs de chaque profil. "La loi Montagne permet de sensibiliser les utilisateurs à la qualité des profils montés", remarque encore le responsable.
Ce contexte conduit Michelin à investir sur les deux tableaux, avec le lancement d’une trentaine de nouvelles dimensions du Pilot Alpin 5 et Alpin 7 pour l’hiver, mais aussi le doublement du nombre de dimensions du Cross Climate 3 Sport. "Nous consacrons 1,2 milliard d’euros à la R&D pour maintenir notre avance technologique", indique Alexandre Gasc. Ces investissements portent sur l’amélioration des performances, et sur l’élargissement du mix produits, pour couvrir 93 % du parc roulant via les gammes Alpin 7. "Nous restons concentrés sur un segment hivernal qui représente une bataille de volume et de valeur. Là où le all season se distingue par sa dynamique commerciale."
Un "tremplin" pour le toutes saisons
Pour autant, au regard de l’évolution du marché, la question concernant l’avenir du profil hiver à un horizon de dix ans peut se poser. "Sur le plan économique, le pneumatique hiver est en danger. Il se justifie de moins en moins, indique Christophe Rollet. Il impose deux achats, deux prestations de montage, alors que le toutes saisons peut les limiter à un seul." Cependant, le dérèglement climatique reste un point d’interrogation. Les incertitudes demeurent. Ainsi, au Canada comme en Scandinavie, les pneus cloutés restent autorisés. De là à en déduire que le 4S fait figure de grand gagnant de la loi Montagne…
"La croissance du toutes saisons était déjà lancée avec l’introduction de la loi Montagne, souligne Stéphanie Rongère. Il s’agit d’une tendance de fond, qui s’installe durablement". Depuis 2021, ses ventes ont progressé de 64 %, toujours d’après les statistiques d’Europool. "Cette croissance exponentielle conduit à imaginer qu’un pneu vendu sur deux sera un toutes saisons à l’avenir." Car c’est un fait : la polyvalence de ce profil continue de séduire une frange toujours plus nombreuse de conducteurs. Au demeurant, la loi Montagne a servi de tremplin à l’implantation du profil all season.
Georges Bochaton d’établir un lien de corrélation direct entre la hausse des ventes du toutes saisons, et le dispositif réglementaire. "Sans la loi Montagne, le all season ne connaîtrait pas les performances commerciales d’aujourd’hui, constate-t-il. Il représente un bon compromis économique, technologique et pratique, en évitant les prestations de montage et de démontage propres aux profils hiver." À cet effet, Hankook lancera la nouvelle gamme Weatherflex (composée de profils sport et grand tourisme) début 2027. Le 4S est devenu le cœur de gamme des fabricants. Il s’agit du marché le plus concurrencé à présent, confirme Olivier Berlioz. "La loi Montagne a accéléré son développement, en simplifiant la vie des automobilistes."
Un avant et un après
Dès lors, dans les réseaux de pneumaticiens, la loi Montagne a renforcé le degré d’expertise des revendeurs. Car le marché du pneumatique s’est élargi. "Il y a une dizaine d’années, nous pouvions avoir une lecture polarisée, avec une dichotomie entre les profils été et hiver, indique Alexandre Gasc. La séparation était claire". Elle reposait sur la température de 7°C, en dessous de laquelle le profil hivernal est recommandé. Depuis, le toutes saisons a pris sa place, et s’est intercalé. "Il grignote des parts de marché sur l’été, tandis que l’hiver reste stable grâce à ses performances en conditions extrêmes qui le démarquent du toutes saisons", observe le responsable.
Face à une offre pléthorique, il faut accompagner les consommateurs à trouver la réponse adaptée à leurs besoins, remarque Stéphanie Rongère. "La loi Montagne a mis en lumière le fait que le pneumatique est un achat contraint. Elle a accompagné aussi la transformation du marché vers le toutes saison." Et d’observer : la législation rappelle que le pneumatique reste le seul élément de liaison entre le véhicule et la route. De fait, la loi Montagne a mis en avant la différence entre la mention M+S (mud + snow) des fabricants, et la certification 3PMSF (three peak mountain snowflake).
De ce point de vue, il y a eu un avant et un après loi Montagne, estime Georges Bochaton. Ce dispositif incite les automobilistes à s’interroger sur l’importance de disposer de la bonne technologie de pneumatique au cours de cette période hivernale, note Olivier Berlioz. "Il favorise un besoin de conseils, davantage que d’opérations commerciales." D’autant que les manufacturiers ont élargi leurs gammes de toutes saisons, amélioré leurs performances, et ajusté leur positionnement tarifaire. Le prix de ces enveloppes devient inférieur à l’été.
Toutefois, si le profil met l’accent sur ses capacités de traction et de freinage à travers son homologation 3PMSF, les qualités en matière de tenue de route sur la neige restent l’apanage du profil hiver, fait savoir le responsable. Les gestionnaires de parc ne s’y trompent pas, et continuent de privilégier le pneumatique hiver pour leur flotte.
De nouveaux enjeux dans les réseaux
Pour autant, à l’échelle du marché, la désaffection des particuliers pour les gammes hiver impacte les réseaux. Au-delà de perdre des volumes de ventes, les MRA, les concessionnaires, tout comme les pneumaticiens et les centres autos, voient leur nombre de prestations se réduire, expose Christophe Rollet. Et ce, alors que l’hiver reste un levier d’entrée en atelier stratégique.
Les permutations alimentant l’activité, les ventes, mais aussi les services autour du gardiennage. Ces prestations captives donnent également l’opportunité de contrôler le véhicule deux fois par an, de déceler des prestations d’entretien autour du freinage ou des pièces de suspension et de direction… ou un remplacement de pneumatiques, explique Olivier Berlioz.
La cohabitation des gammes été, hiver et toutes saisons pose également de nouveaux enjeux aux réseaux. "Il y a une vingtaine d’années, les manufacturiers reprenaient les pneumatiques hiver non vendus. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, rappelle Christophe Rollet. Il est donc nécessaire d’être vigilant, car les pneumatiques demandent de l’espace pour être stockés." Ils représentent aussi une source d’immobilisation financière. Sur un marché devenu pluriel, la loi Montagne se pose définitivement comme un arbitre des ventes, à l’influence aussi discrète que réelle.
ENCADRE
"Le badge 3PMSF est désormais le seul à faire foi"
Dominique Stempfel, président du Syndicat du Pneu.
Quel est l’impact de la loi Montagne sur le marché du pneumatique ?
L’an dernier, 54 % des pneus vendus en France étaient badgés 3PMSF. Les pneus toutes saisons se sont massivement installés sur le marché, avec 39 % des ventes, contre 1 % en 2015. Il y a plusieurs raisons à cette progression spectaculaire : cette solution est pratique pour les automobilistes qui peuvent circuler toute l’année partout en France, sans la contrainte de devoir changer d’équipement à l’intersaison. C’est également une solution de facilité pour certains revendeurs qui disposent de surfaces de stockage réduites. En proposant essentiellement des pneus toutes saisons, ils limitent le nombre de pneus à tenir en stock. Tous les manufacturiers l’ont intégré d’ailleurs à leur offre, à tous les niveaux de prix.
En ce sens, la loi Montagne a-t-elle joué en faveur de l’hiver ou du toutes saisons ?
Nous avions craint que le pneu toutes saisons cannibalise les gammes hiver. Il apparaît que certains utilisateurs de profil hiver sont passés au toutes saisons, en raison de contraintes de conduite en situation hivernale qui ne sont pas primordiales. Mais les montagnards et les grands rouleurs devant disposer d’une motricité et d’une sécurité optimales en conditions hivernales continuent à s’équiper de "vrais" pneus hiver. L’impact est donc réduit. Il est à noter cependant que les pneus badgés uniquement M+S, montés d’origine sur des SUV, ne sont plus considérés comme conformes à la loi Montagne. Le badge 3PMSF est désormais le seul à faire foi.
Face aux progrès du toutes saisons, l’hiver a-t-il encore un avenir en France ?
Je suis persuadé que les utilisateurs en haute montagne continueront à privilégier leur sécurité et la motricité. Il faut d’ailleurs rappeler que certaines utilisations – secours, ramassage scolaire, services municipaux – exigent encore des pneus cloutés. Mais il est vrai aussi que les progrès réalisés sur le profil toutes saisons ont permis d’éliminer l’essentiel de ses inconvénients. Lors de son lancement, il apparaissait comme un compromis : moins efficace en hiver qu’un pneu hiver, et moins performant en été qu’un pneu été. Aujourd’hui, une bonne enveloppe toutes saisons convient à l’utilisation de la grande majorité des automobilistes. Signe que la demande s’est généralisée, certains constructeurs ont commencé à l’intégrer en option, non seulement sur des SUV, mais également sur des modèles sportifs, comme Porsche ou Alpine.
Cet article est extrait du Journal du Pneumatique n°196 de septembre-octobre 2026.
